Pourquoi j’aurais aimé masser mon père

Pourquoi j’aurais aimé masser mon père

Le garçon en culotte courte, c’est mon père. Un titi parisien qui allait à la messe du dimanche matin dans le seul but d’y croiser sa petite voisine aux cheveux noir de jais. Qui avait un chat nommé Titi, prédateur intrépide qui ramenait des poissons de quelques arrière-boutiques. Et qui jouait du violon comme un petit génie, tout au moins de l’avis de mon arrière-grand-mère. `Photo Bibi violon

Enfant ballotté par la guerre, il a changé de pays, de langue et de culture. De la culotte courte, il est passé au pull noir à col roulé. Il s’est marié, a fait des enfants, a divorcé, a rencontré ma mère, puis a connu la traversée du désert avec la crise du bâtiment.

J’ai eu la chance de naître pendant sa période de chômage. Un peu précurseur malgré lui, il m’a biberonnée, langée, bercée. De ma petite enfance, que de bons souvenirs, notamment de ce rituel : il saisissait ma main et, avec son pouce à la peau rêche, il alternait les mouvements dans ma paume au rythme de « ça chatouille ou ça gratouille ? ».

Si pour certains, cette phrase peut évoquer Annie Cordy, mon père faisait référence à « Knock ou le Triomphe de la médecine », une pièce de théâtre bientôt centenaire et délicieusement visionnaire de Jules Romains. Comédie alors à grand succès, elle dépeint l’emprise de la publicité intensive sur le domaine de la médecine ! Grinçant.

Bien évidemment, l’enfant que j’étais ignorait tout cela. Ce qui comptait était ma main dans la main de mon père, le toucher aimant, consolant et rassurant, la chaleur, les rires.

Puis mauvais timing pour lui. Premiers symptômes d’une maladie neurodégénérative dans la fleur de l’âge. Trop tôt pour les reconnaître, les prendre en charge, sans parler de traitement. Mauvais timing pour moi, navigant à vue entre enfance et adolescence. Mauvais timing pour nous, la communication était au point mort : là où il avait perdu les mots, je ne les avais pas encore acquis. Le Dr Knock et ses remèdes à tout ne faisaient plus rire.
Daumier

Mauvais timing et, avec le recul, le regret d’avoir été au mauvais moment au mauvais endroit. Au diable la culture judéo-chrétienne et son rapport compliqué, complexé, honteux au corps. Au diable les sciences, les apothicaires et les spécialistes en tout genre. Le corps comme sujet d’étude, objet déshumanisé, champ de bataille contre la mort.

Si je pouvais remonter le cours du temps… j’aurais voulu être enfant de Corée qui sache soulager avec la relaxation coréenne. Porter le poids d’une jambe, d’un bras de mon père, et par là un peu de son fardeau, le bercer comme il m’a bercée. J’aurais voulu être une petite Thaïlandaise, masser ses pieds avançant à reculons vers la fin et faire circuler le peu d’énergie qui restait dans l’enveloppe charnelle de son esprit égaré.

Si je pouvais choisir… j’aurais voulu être née dans une culture où le toucher est sain et naturel comme j’ai pu le voir chez des amies marocaines ou japonaises prenant soin de leurs parents en leur pétrissant jambes, épaules ou nuque. La caresse d’une main sur le ventre qui nous porte, n’est-ce pas le premier geste que nous connaissions ? Le toucher qui console, rassure, guérit, aime, n’est-ce pas ce qu’il y a de plus beau entre deux êtres ? Pourquoi, dans le meilleur des cas, le réserver à l’enfance ou à l’intimité du couple ?

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Aujourd’hui, le toucher revient sur la pointe des pieds, nous apprivoise timidement, reprend ses droits. Toujours un peu honteux, un peu suspect, il lui reste du chemin à parcourir. On se le réapproprie dans les espaces de maternité et de bien-être, on aimerait le voir davantage auprès des personnes malades ou âgées.

Il y a un bout de temps, j’aurais aimé masser mon père…

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2 réponses sur « Pourquoi j’aurais aimé masser mon père »

  1. Quand plus aucun moyen de communication n’existe le toucher reste le plus réconfortant des espoirs.
    Le plus doux et le plus expressif.
    Très sensible partage de l’impossibilité de communiquer par les moyens classiques. Il ne reste plus que le tactile. Le toucher si doux, tout passe par les mains, sans parole, tout est exprimé.
    Très joli texte qui traduit tout l’amour que l’on aimerait faire passer par le toucher.
    Merci pour toute cette sensibilité.
    Michèle

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