Les massages du Festival d’Avignon 2019

Le temps du Festival, Avignon se métamorphose. Les rues battent pavillon d’une douce folie, le vent fait claquer les affiches flottant en régate le long des murs. La ville devient polyglotte, polymorphe, poétique ou encore politique. Avignon caravansérail, Avignon souk aux spectacles, Avignon reine en son royaume du théâtre. La cité des Papes ne dort plus ou peu. La nuit, les « tracteurs » placardent encore et à nouveau, faisant fi du Mistral ou d’une averse lutin, les rats sortent en famille, les comédiens rentrent d’une after, les uniformes patrouillent, et un accordéon et un violon se disputent les baisers de la lune. Avignon comique et tragique, clown et danseuse, saltimbanque et grave, fardée, grimée, costumée.

Et puis il y a Avignon en coulisses. Les petites mains qui nettoient et briquent maisons, appartements et théâtres pour recevoir les gens du spectacle et le public, les restaurateurs qui enchaînent les services comme enchaînés aux fourneaux, les balayeurs qui balaient sans fin, et j’en oublie.

Et puis il y a les quatre murs de mon cabinet, infime rouage dans cette place forte de la culture, petit antre de paix et de sérénité dans l’effervescence générale.

Masser en Avignon le temps du Festival, c’est comme feuilleter un scénario différent tous les jours, se balader entre les décors, voir les visages derrière les masques. Mais qu’on ne s’y trompe pas, il n’y a pas que les comédiens qui tiennent leur rôle. Pendant ce mois d’été, tout Avignonnais, qu’il soit du cru, d’adoption ou de passage, devient acteur. Le théâtre, c’est contagieux, il tient en haleine, nous possède et nous dépossède. On marche beaucoup, travaille sans cesse, court de salle en salle. La ville entière semble entrée en transe, en un rêve fantasque et éveillé.

Hasard ou logique, c’est un comédien qui, le jeudi 4 juillet, veille du top départ du Off, ouvre le bal des muscles, des articulations et des nerfs tendus. Il arrive dans mon cabinet en claquettes « made in France », et plus précisément dans le Gers, le pays du foie gras et des rillettes, souvenir ramené d’un voyage, d’un hangars rempli d’un stock liquidé, et l’histoire de cette aventure artisanale partie en déconfiture efface un court instant le poids du personnage à porter pendant les trois semaines à venir. A quoi songe celui qui se glissera tous les jours dans la peau d’un libertin pendant que mes mains, mes coudes et mes avant-bras travaillent sur la sienne ? A rien. Enfin je l’espère. Peut-être que le texte avec la crainte des embuscades et des trous dansent encore quelques minutes en lettres affolées devant ses yeux clos. Mais très vite, le massage, de mèche avec le cerveau, apaise sa respiration et berce tout le monde au chant des cigales, le comédien, le libertin, le Gers et moi. Instant de lâcher-prise et de paix pour tous.

Et il en sera ainsi tout au long du Festival. Il y aura l’aoûtienne élégante qui vient avec assurance et légèreté à bout de mes escaliers, malgré les trois étages et ses 8 cm de talons. Même descendue de ses échasses à motif de peau de serpent, elle me dépasse encore d’une bonne tête, toute en jambes et en ongles de diva, le port de tête altier, mais épaules et nuque lourdes d’une année de travail assise devant l’écran. Elle prend soin de son corps comme de sa tête, s’offrant un massage après le bureau et avant un spectacle en amoureux, le bien-être avant tout même si les vacances ne sont plus bien loin.

Il y aura le metteur en scène au teint hâlé hérité de sa mère andalouse, information échangée entre les deux Européens que nous sommes, à court de souffle à force de festivals, de chaleur et de tractage, solidement chaussé pour affronter le pavé mille fois foulé. Il viendra plusieurs fois, les jambes plus légères en repartant, et peut-être la tête aussi.

Il y aura la belle diaphane, en charge de programmation ou de diffusion, je ne sais trop bien, trainant dans son sillage les frous-frous d’une longue robe et une douce mélancolie, s’envolant par deux fois avec un sourire de Galadriel aux lèvres.

Il y aura le musicien à l’épaule douloureuse, à deux doigts de le lâcher en plein festival, yeux, cheveux et chaussures laqués noir, tout comme son âme jusqu’au moment de repartir avec les articulations huilées de plus belle pour un énième effort et le regard à nouveau en feu.

Il y aura mes pieds nus dansant autour de la table, cherchant la fraîcheur du carrelage et l’ancrage dans le sol pour ramener corps et esprits dans l’instant présent.

Il n’y aura pas de photos de tout le monde. Certains viennent avec des maux qui ne supporteraient pas la frivolité d’un shooting, ne serait-ce que d’une paire de chaussures. Parfois la barrière de la langue me dissuade de me lancer dans l’explication de ma démarche. Celle de raconter à ma manière mon festival à moi, de garder un souvenir de ces trois semaines hors du temps, si magiques et épuisantes, de cette rencontre dédiée à la création avec et pour le corps, les sens et l’esprit, afin de réaliser les décors, les textes, les costumes, et les massages.

Merci à celles et à ceux qui ont accepté de confier leurs chaussures à mon objectif, aussi farfelu que cela leur ait paru !

Une réponse sur « Les massages du Festival d’Avignon 2019 »

  1. En visite à Avignon pour le festival, je me rends au spot massage pour soulager le stress, m’écarter un instant de la chaleur et de la foule. Parenthèse sensationnelle, c’est le mot, car tous les sens sont en éveil, le relâchement arrive, les douleurs s’estompent sous l’effet d’un massage personnalisé où les points sensibles sur l’ensemble du corps sont dénoués. Cette sérénité et ce professionnalisme me font repartir ressourcée et légère ! Bravo et merci !

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