Pas d’âge pour un premier massage

Le rendez-vous est pris par une proche, au détour d’une rencontre fortuite. Vu son âge et le lien de parenté dont elle fait état, je suppose que la personne que je vais aller masser à domicile à sa demande n’est plus toute jeune.

En effet, lorsque le lendemain je me présente à l’adresse indiquée, une dame aux cheveux blancs comme neige m’ouvre la porte. Et quelle dame ! Plus proche des quatre-vingt que des soixante-dix ans, une poignée de main vigoureuse, la voix ferme d’un opérateur radio chevronné au moment du débarquement en Normandie, l’œil espiègle et l’esprit vif d’un juge de ligne à Roland-Garros, elle me voit arriver dans son salon, chargée comme une mule de ma table, de draps, d’huile… d’un air mi-amusé, mi-intrigué. Je comprends vite que l’idée d’un massage ne lui avait pas davantage traversé l’esprit qu’un voyage sur la lune. Elle se plie toutefois avec gentillesse à la volonté de sa parente, présente à ses côtés pour l’été, qui lui répète à plusieurs reprises que cela lui fera le plus grand bien.

Dès lors, tout est découverte, tout est sujet à commentaires, à étonnement et à questionnement. La mise en place de la table qui se déploie en long et en large au milieu de bibelots, de canapés, de broderies, de livres et de gravures de quelques ancêtres qui, d’un air sévère, semblent participer eux aussi à la scène, est suivie de près par les deux dames. L’apparition du kit drap, paréo, serviette et protège-têtière fait l’effet d’un lapin sorti du chapeau. Nous prenons tout notre temps pour l’étape ultime, l’installation d’elle même sur la table, un accident domestique étant vite arrivé, et encore plus à un certain âge.

Dès le premier contact de mes mains avec sa peau, je sens un calme troublé s’emparer d’elle. Les commentaires se font rares, rêveurs, et se portent à présent non plus sur mon équipement, mais sur son propre corps, témoin d’une longue vie. Au fil du massage et du récit, je découvre les blessures anciennes, une épaule luxée par ici, un pied cassé en morceaux par-là, l’estomac noué depuis toujours. Et puis ce constat, presqu’un aveu : « C’est la première fois qu’on s’occupe comme ça de moi ».

Dans quelle étrange société vivons-nous ? Près d’un siècle de vie sans jamais avoir connu le bien-être du corps ? Celui-ci est confié aux médecins, aux chirurgiens, aux dentistes, aux obstétriciens, tel une machine qu’il faille réparer, optimiser, réviser, bien souvent dans la douleur et une peur viscérale. On en garde des cicatrices sur la peau, mais aussi dans l’âme. Le corps devient objet, voire un obstacle à la vie, pas assez performant, trop fragile, ni docile pour se plier à toutes les aberrations de notre ère, les guerres, les violences sociales, la course effrénée au succès, et qui par-dessus tout fait preuve de mauvais goût en vieillissant.

Les temps changent, et avec eux les mentalités. On s’inspire d’autres cultures, on voyage, on découvre le massage en Asie et, plus encore, que celui-ci n’est pas un plaisir coupable ou une lubie de riches. On redécouvre le toucher et son importance pour l’harmonie entre corps et esprit, que l’un et l’autre ne peuvent être dissociés, que ce lien est indispensable, essentiel, vital pour une vie équilibrée. Même la science s’en mêle, et heureusement si cela peut convaincre les plus sceptiques. Les bienfaits du massage ne sont plus à prouver aujourd’hui, qu’ils aient un effet anti-inflammatoire, antidépresseur ou encore stimulant sur notre système immunitaire.

Il reste du chemin à parcourir avant que nous ne considérions naturellement que le massage fait partie de l’hygiène de vie au même titre que notre régime alimentaire, une activité physique ou le sommeil. Pour l’instant, il est admis que « ça fait du bien » sans pour autant vouloir y consacrer un vrai budget, alors même qu’on acquiert facilement un téléphone portable, un écran plat, de faux cils et autres produits de consommation pour des sommes parfois astronomiques. Loin de moi l’idée de vouloir écrire une tribune contre ceux-ci, pianotant moi-même à l’instant même sur le clavier d’un portable. Simplement, ne peut-on, ne doit-on s’étonner du si peu de considération que nous accordons à notre corps, au-delà de la simple volonté de le farder, parfumer, muscler ? Celui-là même qui nous porte, parfois supporte toute notre vie ? Sans lequel nous ne serions rien, ni personne ? Pourquoi et à quel moment avons-nous déconnecté le cerveau du corps, comme s’il s’agissait de deux entités à valeur différente ? Songerait-on à dissocier terre et ciel ? Cime et racines ?

Cela fut une belle séance, pleine de douceur, de petits rires perlés, de mélancolie aussi, de tendresse et d’amour entre les deux parentes, et une belle leçon aussi : il n’y a pas d’âge pour un premier massage. Croquons la vie jusqu’au bout.

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