Les mains du miracle – histoire de message et de massage

La photo est arrivée dans ma messagerie Messenger comme une carte postale dans la boîte aux lettres, avec ses couleurs estivales et son air exotique. J’avais envie de la retourner pour lire au dos les quelques mots formés de lettres tremblantes, écrites dans le sable fin ou sur les genoux dans un taxi brousse.
Faute de place, le message au verso tient en général en une phrase, coincée entre les salutations de bonjour et d’au revoir, et mordant toujours un peu sur l’adresse. Ère 2.0 oblige, il se trouvait ici en-dessous de la photo mais avait cela de rassurant qu’il était aussi bref et court que sur une carte postale, preuve s’il en fallait que l’expéditrice ne tenait pas plus à se servir de son portable qu’à écrire des cartes postales (soyons honnêtes, on adore les recevoir mais moins les envoyer) et qu’elle devait donc passer d’excellentes vacances, c’est à dire en mode déconnecté. Mais aussi qu’il lui tenait vraiment à cœur de m’adresser ledit message :

Une lecture qui pourrait t’intéresser, trouvée dans 1 guesthouse au fin fond de Lombok.
Bises

Ce n’était pas un message, mais le pitch d’un roman inédit avec Hercule Poirot, d’un nouveau Pirate des Caraïbes égaré dans l’océan pacifique ou d’un remake de l’Ile au Trésor !
Lombok, ses plages, ses spots de surf, son volcan, ses rizières et ses récifs pour la plongée… Lombok, île voisine de Bali… Bali et son massage balinais… Pour les non-initiés ou réviser ses classiques, le massage balinais est une pratique ancestrale, façonné par ses trois influences culturelles et ethniques : indienne, chinoise et indonésienne.
Arrivée à ce point de mes réflexions, je regardais la photo plus en détail, mon attention au premier coup d’œil s’étant surtout portée sur l’arrière-plan. On y devine des bateaux, peut-être un petit port de pêcheurs, un ponton, des couleurs vives et gaies, puis le bleu infini entre mer et ciel.

À présent, mon regard se posait sur l’illustration du livre au premier plan, une peinture de Chagall représentant un homme allongé, une main posée sur son ventre nu, et le titre, Les mains du miracle. Evidemment, la librairie ne l’avait pas en stock, il me fallait donc attendre deux longs jours avant de pouvoir le feuilleter « en chair et en os ».

Si vous espériez que je vous recommande une agréable lecture d’été, de celles qu’on parcourt paresseusement dans un hamac ou sur une chaise longue, la crème solaire à votre gauche et le mojito à votre droite, vous allez être déçus (en même temps, on approche gentiment de l’automne).

À travers son roman, Joseph Kessel nous plonge dans les années noires, les affres de la Seconde Guerre mondiale, les abimes de l’âme humaine. Mais il nous embarque sur un ton quelque peu détaché, dans la manière d’un historien plutôt que d’un romancier, ce qui vous évitera un Prozac arrivé à la dernière page. D’abord, il s’agit en effet d’un récit historique, celui de Felix Kersten devenu médecin personnel de Himmler, chef de la Gestapo, histoire dans l’Histoire que j’ignorais complètement pour ma part. Kessel dépeint avec brio le combat intérieur du docteur, massothérapeute précurseur, déchiré entre ses intimes convictions et son devoir de professionnel qui est celui de soigner tout un chacun, sans distinction.

L’essentiel du livre, tout au moins à mon sens, tient en cela : le rapport à la douleur, la nôtre et celle des autres. Face à la douleur de notre prochain, qu’elle soit physique ou mentale, notre ego est censé s’effacer. Mais est-ce toujours si facile ? Dans notre entourage, nous connaissons tous l’éternel insatisfait, l’arrogant, le pleurnichard, l’agressif, le menteur, etc. Nous pouvons les subir, mais aussi les raisonner, éviter, ou tout simplement évincer de notre vie. Le soignant, lui, se doit de composer avec, de donner son meilleur sans y laisser sa peau, au sens propre ou métaphorique. On ne peut que souligner le mérite notamment du personnel de certains services d’urgences, agressé parfois verbalement, voire physiquement.

Avoir la foi. Ne pas oublier que derrière les comportements désagréables, bien souvent se cache une blessure profonde, la misère humaine. La leçon ou le conseil posthume du docteur Kersten serait peut-être d’être actif, au-delà de l’acte de soin. Faire des mains qui soignent une arme. Une arme pacifiste. Un outil pour rappeler à l’autre sa part de responsabilité dans ce monde auquel nous appartenons tous. Sa part d’humanité. Sa dignité. Son droit au bien-être. Au respect de lui-même, de l’autre. Dangereux comme démarche. Où s’arrête la bonne influence, où commence l’emprise psychologique ?

Kersten ira jusqu’à « doser » le soulagement procuré à Himmler afin de négocier la vie sauve pour des milliers de personnes. Méthode peu orthodoxe dans une période trouble où la morale n’avait plus tout à fait les mêmes lois qu’en temps de paix.
Notre pire ennemi étant souvent nous-mêmes, et Himmler n’échappant pas à la règle, Kersten parvient à ses fins uniquement lorsque le chef de la Gestapo souffre. Dès lors que celui-ci se porte bien, le monstre est monstrueux de plus belle, sûr de lui et de son invincibilité, se sentant affirmé dans son droit à la supériorité grâce à une santé de fer et un corps vigoureux. Avant que la prochaine crise de douleurs d’estomac ne l’assaille.

Évidemment, il n’y a pas de commune mesure entre un nazi au cerveau malade et une personne lambda. Il n’empêche que ce roman met en exergue ce que nous savons tous, plus ou moins confusément, et que nous nous efforçons d’oublier dès que nous allons bien : nous prenons soin de notre santé avant tout quand celle-ci se porte mal.

Entretenir notre voiture, notre chaudière, notre cheminée nous semble évident. Entretenir pour augmenter la durée de vie d’un bien qu’on peut remplacer, racheter. Entretenir pour faire des économies.
Pourquoi ne ferait-on pas pareil pour notre corps ? Parce qu’il n’y a ni remplacement, ni rachat. Au bout, c’est la mort. Et la grande faucheuse, on n’aime pas trop y penser. On s’efforce de l’oublier, de vivre de notre mieux, à fond, contre et malgré tout, quitte à brûler la chandelle par les deux bouts. On fume, on boit, on mange mal, on dort trop peu, et on court, l’échine courbée sous le stress.

Félix Kersten, Wikipedia

À en croire la plume de Kessel, le docteur Kersten était un homme qui aimait la bonne chère, le confort, les femmes, l’art. Mais aussi la méditation, les longues promenades dans la nature et, bien sûr, le massage. Celui qui soigne corps et âme, celui qui donne et reçoit. Nous devrions tous avoir un peu de Kersten en nous.

Merci à la personne qui a laissé ce livre à Lombok. Merci à mon amie pour son message.

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